Architecture, amour et cyborgs: Entrevue avec Guto Requena  


Par Laura Beeston
Interview with Guto Requena

Le monde serait un endroit bien triste sans l’art public et l’architecture.

En plus d’enrichir le paysage culturel et le tissu social, ils enflamment notre imagination, nous permettent d’expérimenter nos villes différemment en transformant notre façon de naviguer à travers l’espace urbain, et font de nous des citoyens plus fiers.

Comme le souligne CityLab – le laboratoire du magazine The Atlantic l’art urbain comporte aussi un aspect financier intéressant, puisque quand l’art descend dans la rue, les villes et les quartiers gagnent en valeur sociale et économique. C’est un investissement marketing qui renforce la visibilité, le tourisme et l’économie locale tout en rendant nos espaces publics plus vivants et en faisant grimper notre cote «street».

Voilà ce qui passionne Guto Requena: l’aménagement créatif de l’espace – un des sujets que nous explorerons au sein du pilier Art et design à C2 Montréal 2018.

Fondateur et directeur créatif de l’atelier Estudio Guto Requena, basé à São Paulo, l’architecte et urbaniste réalise des projets de design industriel et de décoration d’intérieur ainsi que des installations interactives numériques et lumineuses. Il crée aussi des petits objets, du mobilier urbain interactif, des technologies prêt-à-porter et des oeuvres d’art publiques – quand il n’est pas occupé à construire ou à revamper des bâtiments.

C’est avec une approche hybride et une signature unique que Guto fusionne art urbain et culture numérique pour inspirer et engager citoyens, créatifs et gens d’affaires en les invitant à interagir avec leur communauté et leur environnement. Son crédo: composer avec la technologie «de façon plus humaine et réconfortante».

L’architecte de l’interaction a récemment pris un instant pour discuter avec nous en prévision de la conférence et de l’Atelier qu’il donnera à C2 Montréal 2018.

Les leaders d’affaires participent à C2 pour trouver de nouveaux exutoires créatifs. Je suis curieuse de savoir ce qui vous inspire. D’où vous vient votre créativité?

Je crois fermement que l’art public a le pouvoir de transformer le visage des villes où nous vivons. Pensons par exemple à São Paolo avec ses 12 millions d’habitants. C’est tout un défi de toucher les gens et de faire bouger les choses, alors l’art public est un moyen tout à fait judicieux. Mon travail découle de cet environnement. Je m’intéresse aussi beaucoup à l’interaction; à l’utilisation des technologies numériques pour ajouter de nouvelles strates poétiques à la ville. Les questions d’échelle sont ma plus grande obsession. Je passe beaucoup de temps à marcher dans les rues de São Paolo, à voyager et à observer comment les gens se comportent en collectivité, quand ils se trouvent dans une place publique, une soirée, un événement ou un festival.

Vous êtes reconnu pour votre approche hybride fusionnant numérique et organique, expérientiel et architectural. Vous aimez aussi quand les gens interagissent avec les espaces que vous créez. En quoi pourriez-vous faire le pont entre notre thème cette année – Collisions transformatives – et votre propre démarche? 

Notre procédé créatif est assez varié. Ces jours-ci, on se permet d’expérimenter autant que possible, même si ça implique de faire beaucoup d’erreurs et de prototypes. On aime aussi mélanger l’artisanal et le numérique; le travail manuel et la technologie. Permettre à ces deux mondes de se rencontrer m’intéresse, tout comme l’idée que nous sommes la première génération de cyborgs à voir le jour dans l’histoire de l’humanité. Les nouvelles technologies se font de plus en plus compactes, conviviales, hybrides; elles deviennent un prolongement de notre propre corps. Comment concevons-nous notre condition de cyborgs? C’est vrai que ça peut sonner très Robocop, mais si vous allez au Brésil, vous verrez que nous sommes très portés sur la technologie, et que notre approche en ce sens est bien différente. J’aime à penser que nous apprenons à rendre l’ordinaire extraordinaire. Le Brésil est un pays pauvre, mais très riche culturellement parlant. À Montréal, on peut sans doute avoir facilement accès à des programmeurs, des capteurs et du matériel informatique, mais ici, ça représente un sacré défi, et c’est ce qui explique que nous posons un tout autre regard sur la technologie.

La plupart de vos projets, comme The Light Creature, The Dancing Pavilion et Love Project, comportent une dimension très poétique. Qu’est-ce qui explique que vos oeuvres soient empreintes de tant d’émotion?

Je dirais que c’est mon côté typiquement brésilien: ce qui m’allume, c’est la collectivité; être dehors; voir les gens se rassembler. La vie est très difficile ici. J’ai été très privilégié de naître blanc et de recevoir une bonne éducation. Je représente environ 1% de la population de mon pays, alors j’essaie de profiter au maximum de la chance que j’ai. Nous traversons aussi une période critique en matière d’environnement et de durabilité. Plus on a accès à l’information, plus on réalise à quel point le monde va mal. Je crois honnêtement que notre seul salut – si nous espérons survivre à tout ça – passe par la fusion de l’amour et de la technologie. C’est elle qui nous sauvera. La technologie en soi est vaine si nous l’envisageons de façon purement scientifique. Alors oui, je suis obsédé par l’idée d’y intégrer de l’amour et des émotions.

Cette entrevue a été raccourcie pour les besoins de cet article.

Projet de recherche de la série Hacked City, Light Creature est une œuvre lumineuse réalisée sur la façade de l’hôtel WZ Jardins, un édifice de 30 étages situé à São Paulo. Cette «créature lumineuse» change de couleur en temps réel, en réaction à différents stimuli provenant de l’environnement – comme la qualité de l’air et le paysage sonore. Les gens peuvent aussi interagir avec elle à l’aide d’une application mobile.

Conçu pour une marque de bière en vue d’accueillir des concerts, des fêtes, des DJ et autres performances pendant les Jeux de Rio 2016, The Dancing Pavilion est couvert d’une surface interactive composée de miroirs pivotants et de capteurs biométriques qui réagissent aux mouvements des gens sur la piste de danse.

Love Project est une série d’expériences qui utilisent des capteurs de rétroaction biologique pour retranscrire les émotions sous forme d’oeuvres d’art. L’application mobile Aura Pendant, par exemple, transforme votre plus belle romance en un bijou finement réalisé à l’aide d’une imprimante 3D. «C’est du design génératif», m’a expliqué Guto. «Pendant que vous racontez votre histoire d’amour, le logiciel analyse vos émotions, le ton de votre voix, et enregistre votre rythme cardiaque à partir de votre doigt. Ces données sont ensuite utilisées pour créer un moule unique que nous remplissons de métal liquide, qui est ensuite poli et travaillé à la main.»