De journaliste décadent à magnat des médias

Conversation avec Suroosh Alvi, cofondateur de VICE Media

Lorsque j’ai rendu visite à Suroosh au nouveau siège de VICE à Brooklyn, il s’est montré accueillant et tout à fait à l’aise.

Il n’avait pourtant aucune raison de l’être.

Sa nouvelle chaîne de télévision par câble, VICELAND, devait être lancée cette semaine-là, et près de 1000 journalistes, éditeurs et gestionnaires bourdonnaient autour de nous dans cette ruche débordant de créativité. Des rassemblements chaotiques autour de l’entrepreneuriat et de la croissance, j’en ai vu, mais j’avais la tête qui tournait. Et Suroosh? D’un calme olympien.

Il sera des nôtres en mai prochain à C2 Montréal pour nous parler de l’avenir des médias et de l’aventure mythique de VICE en sol montréalais.

Voici un avant-goût des sujets que nous aborderons sur la scène principale.

Si vous avez des questions pour M. Suroosh, faites-les-moi parvenir (Twitter / @jfbouchard), et je les lui transmettrai avec plaisir. Merci!

JF:
Pouvez-vous nous parler un peu des débuts de VICE à Montréal?

Suroosh:
« En fait, on a un peu fait ce magazine pour nous, et il reflétait cette petite bulle dans laquelle nous vivions à Montréal… Cette petite bulle de décadence. »

Je crois que ni cette entreprise ni VICE magazine n’auraient pu voir le jour ailleurs qu’à Montréal. La ville, à cette époque, était pour nous un lieu incroyablement créatif. On recevait de l’aide sociale et on vivait comme des rois à Montréal grâce à ces chèques. Et il y avait là une vaste communauté d’artistes, de musiciens et d’esprits créatifs qui n’avaient encore jamais eu d’expérience d’écriture, mais qui étaient vraiment passionnés [d’actualité]. Je leur ai demandé d’écrire sur ce sujet et j’ai pu rassembler un important noyau de rédacteurs à qui j’ai donné une liberté totale. En fait, on a un peu fait ce magazine pour nous, et il reflétait cette petite bulle dans laquelle nous vivions à Montréal… Cette petite bulle de décadence.

JF:
Et cette semaine, 20 ans plus tard, vous lancez VICELAND. Parlez-nous de ce projet.

Suroosh:

C’est la prochaine étape de notre évolution. Ce projet était dans l’air depuis très longtemps. Je pense qu’on n’était pas prêts à le faire avant, pas même il y a deux ans. On a dû passer les sept dernières années à créer des vidéos pour nos sites Web, puis faire notre émission sur HBO et entreprendre une brève collaboration avec MTV avant d’en arriver là. Mais voici la prochaine étape : une grande chaîne consacrée au divertissement et au style de vie.

« Le projet sera lancé dans 12 autres pays. Ce sera un phénomène culturel mondial! »

Les nouvelles ne seront pas diffusées sur cette chaîne. Spike Jonze sera le directeur de la création de VICELAND. Si tout fonctionne comme prévu, la chaîne sera lancée dans 12 autres pays. Ce sera un phénomène culturel mondial!

Encore une fois, l’idée est de combler une lacune dans les médias traditionnels et grand public. C’est ce que nous cherchons à réaliser sur le câble depuis le tout début.

JF:
Combien d’heures de programmation devez-vous pondre chaque semaine, maintenant que vous avez une chaîne bien à vous? Ce doit être hallucinant.

Suroosh:
Oui, la quantité de contenu à produire est hallucinante. Cela représente des heures et des heures de programmation chaque jour. On travaille sur plus de 30 émissions.

JF:
Vous êtes donc passés de la création de courts vidéos, domaine où vous étiez rois, à la production de longues émissions… Et en quantités industrielles, par-dessus le marché. Comment faites-vous pour vous adapter?

Suroosh:
« Le prochain défi de taille sera de raconter des histoires. »

Hé bien, je crois que les défis et les leçons sont une source d’apprentissage constant, mais je suis convaincu qu’on est prêts pour ce nouveau défi. Les documentaires personnels et immersifs qu’on a l’habitude de réaliser vont représenter une grande partie du contenu. Ils feront simplement l’objet d’une émission d’une demi-heure ou d’une heure entrecoupée de pauses publicitaires. Le prochain défi de taille sera de raconter des histoires : il nous faudra adapter notre approche aux émissions de fiction afin de créer ce type de contenu. Pour l’heure, le réseau sera orienté vers ce qu’on fait de mieux, soit les documentaires axés sur les personnages.

JF:
Je suis très curieux de savoir comment s’est opérée la transition entre le contenu avant-gardiste de type style de vie aux nouvelles…

Suroosh:

Je crois que cette voie nous a toujours intéressés et qu’on a toujours eu envie de faire le saut, mais que les ressources nous manquaient. Les nouvelles font partie de notre parcours depuis bien avant la création du magazine. On a vécu à l’étranger et on faisait partie de ce qu’on pourrait appeler l’Internationale socialiste pendant qu’on était à l’université. La politique étrangère et le gouvernement m’ont toujours intéressé. On s’occupait d’un magazine local, mais ça ne voulait pas dire qu’on ne s’intéressait pas à ce qui passait dans le monde.

Close to 1,000 VICE team members work in the new headquarters in Brooklyn. To say the place is buzzing with activity is an understatement.

Au nouveau siège de VICE, à Brooklyn, l’équipe compte près de 1000 membres.
Le bureau grouille d’activité, c’est le moins qu’on puisse dire!
« Les gens prenaient la vidéo pour une émission de nouvelles! C’est à ce moment-là qu’on a réalisé qu’on tenait un filon. »

En 2006, on avait signé un contrat avec MTV pour la production d’un DVD, le VICE Guide to Travel. Avant ça, on avait fait un numéro dans un magazine appelé Travel Issue, et lorsqu’on a tourné le DVD, on a eu la chance de vivre une véritable expérience sur le terrain. À nos yeux, à ce moment-là, on ne faisait pas des nouvelles, mais des courts métrages de voyage qui étaient amusants et légers, mais pas très bons. Par miracle, ces vidéos se sont retrouvées sur la page d’accueil de CNN, et ça a été une révélation.

JF:
Ah oui, vous parlez de cette vidéo virale, The Gun Markets of Pakistan?

Suroosh:
Exactement. Pour moi, c’était juste un petit documentaire à partir d’un article que j’aurais écrit dans le magazine, mais voilà que cette vidéo se retrouvait maintenant sur des sites de nouvelles partout dans le monde… Les gens prenaient la vidéo pour une émission de nouvelles! C’est là qu’on a réalisé qu’on tenait un filon.

Suroosh in the field in Pakistan (2006)

Suroosh sur le terrain au Pakistan (2006)

JF:
Un peu comme si l’expression « style de vie » avait été un détour avant de découvrir votre vraie nature…

Suroosh:
Je crois c’est ce qui nous passionne vraiment. Voilà d’où vient l’idée de VICELAND. VICE, c’est beaucoup plus que VICE News et qu’une série sur HBO. VICELAND nous offre la possibilité de créer du contenu à propos de n’importe quel sujet. VICE est un omnibus. Ce qui nous plaît, c’est de parler de tout et de n’importe quoi, et la chaîne nous permettra de laisser le champ libre à nos animateurs. Que ce soit Ellen Page, dans Gaycation, ou tout autre animateur… chacun pourra montrer sa personnalité et exprimer ses opinions personnelles. De la subjectivité, il y en a toujours eu et il y en aura toujours.

Ellen Page stars in Gaycation, a new show launched on VICELAND this winter.

Ellen Page est en vedette dans Gaycation, une nouvelle émission diffusée sur VICELAND depuis cet hiver.

JF:
Votre entreprise est passée de deux ou trois employés à près de 2000. Lorsque je vous parle, je n’arrive pas à savoir si je m’adresse à un journaliste ou à un gestionnaire. Quelle est votre force?

Suroosh:
Vous n’avez qu’à regarder autour de vous! C’est un travail d’équipe, et les gens fantastiques qui sont ici nous aident à faire fonctionner la machine. La gestion n’a jamais été mon point fort, ni les opérations, d’ailleurs. J’ai réalisé en cours de route que je n’étais pas très doué pour ce travail et qu’il ne m’intéressait pas. Au départ, j’ai créé le magazine pour pouvoir créer du contenu. Pour moi, c’est une chose extraordinaire, c’est une chance, une bénédiction. Je suis extrêmement reconnaissant de pouvoir revenir à ma passion et de me concentrer sur le contenu de nouveau. Je laisse la gestion et tout ce qui l’entoure à ceux qui veulent et qui savent s’en occuper.

JF:
À mon avis, c’est une force incroyable, car je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de cadres supérieurs au sein d’entreprises de presse écrite et électronique qui s’adonnent au journalisme d’enquête, par exemple.

Suroosh:
Je pense que c’est une bonne chose que les jeunes nous voient, Shane, moi et tous les autres, travailler sur le terrain et nous salir les mains en faisant toutes sortes de choses. Et on veut que tout le monde fasse de même. On veut que nos employés et notre famille fassent tout ce dont ils ont envie, et je crois que cette entreprise peut se permettre d’offrir cet éventail de possibilités.

JF:
Qu’est-ce qui vous distingue fondamentalement des autres médias, diriez-vous?

Suroosh:

À ses débuts, l’entreprise ne s’appuyait pas vraiment sur des stratégies et se laissait beaucoup porter par le hasard et la chance. On était seulement opportunistes, incroyablement ambitieux et un peu naïfs en même temps.

« Maintenant, on a le beurre et l’argent du beurre. »

On voulait combler ce qui nous paraissait être une lacune. On y croyait tellement que, même si la chance semblait jouer contre nous, rien ne nous aurait empêchés d’y arriver. Il nous était impossible d’accepter l’idée de mettre la clé dans la porte et de postuler à un nouvel emploi chez un concurrent, même si la faillite planait sur nos têtes et que nous avions accumulé des millions de dollars de dettes. On n’aurait plus été capables de nous regarder dans le miroir. Maintenant, on a le beurre et l’argent du beurre.

On a toujours cru qu’il y avait un public mondial, quelque part, qui était sur le même diapason que nous, et ça nous est sauté aux yeux lorsqu’on a lancé le magazine autour du monde. Les gens venaient nous voir et nous disaient : « On veut votre magazine ici aussi, est-ce qu’on peut s’associer et le lancer en Australie et au Japon? »

JF:
CNN faisant exception à la règle, très peu d’entreprises de presse écrite et électronique peuvent se targuer d’avoir atteint un public international aussi rapidement. Jusqu’à récemment, la plupart des acteurs importants des médias étaient nationaux ou régionaux. Pourquoi avez-vous préféré l’international au local?

Suroosh:
Après avoir quitté Montréal pour New York, on a réalisé que, si on voulait s’imposer aux États-Unis et avoir un succès grand public, il fallait apporter des changements à notre contenu, le diluer et faire des compromis éditoriaux. Mais on voulait faire à notre tête, être les moutons noirs, continuer à parler des vraies choses.

JF:
Pour rester authentique, mais gagner en popularité, il fallait donc que la niche devienne mondiale…

Suroosh:
Oui. L’entreprise a subi une expansion latérale et on a découvert nos niches partout dans le monde. Sur le coup, on ne réalisait pas pourquoi on faisait ce travail, mais, avec le lancement de VICE News il y a quelque temps et de VICELAND aujourd’hui, ça prend tout son sens. Tout d’un coup, on a un réseau mondial de collègues et de correspondants alors que les grands médias traditionnels ferment leurs bureaux à l’étranger.

JF:
Une dernière question. Vous avez l’air de n’avoir peur de rien, mais il y a certainement quelque chose qui vous effraie. Un exemple?

Suroosh:
À bord d’un bateau, lorsqu’il y a de très grosses vagues, j’ai le mal de mer. Un jour lorsque je prenais le traversier, mon producteur m’a dit : « Tu as plus peur de retourner à la maison en bateau que de te faire tuer en faisant un reportage sur EI et al-Qaeda! »

Suroosh Alvi donnera une conférence à C2 Montréal (cliquez ici) entre le 24 et le 26 mai. L’heure exacte sera annoncée prochainement.

Vous pouvez écrire à JF sur Twitter : @jfbouchard