Entrevue avec Ali Velshi : la multitude face aux défis de l’humanité

Par JF Bouchard, Chef du conseil et commissaire, C2 Montréal / PDG, Sid Lee

Cette année, lors de C2 Montréal, nous aurons le grand plaisir d’accueillir Ali Velshi sur scène pour l’entendre quotidiennement son « Retour sur la journée ». Ali détient plus de 20 ans d’expérience en journalisme et a travaillé pour CNN et Al Jazeera America. Né à Nairobi, il a étudié au Canada avant de poursuivre sa carrière aux États-Unis et de se faire un nom dans le monde journalistique. Notre commissaire, Jean-François Bouchard, l’a rencontré le temps d’un café à Austin il y a quelques semaines.

JF:
Le thème de l’édition 2016 de C2 Montréal est « La multitude ». Que pensez-vous de l’impact des multitudes sur la société et sur le monde des affaires?

Ali:
C’est un thème qui me tient à cœur. Il y a une grande beauté à voir la multitude prendre en main les plus grands défis auxquels fait face l’humanité. Il m’est arrivé quelques fois d’avoir la chance de présenter un problème à résoudre à la multitude, et cela a réellement permis de trouver de meilleures solutions. Auparavant, je regrettais la fin de programmes comme la NASA, où le gouvernement prend en charge un problème, ou d’initiatives comme Bell Labs, où quelqu’un travaille sur des projets qui ne sont pas destinés à la commercialisation. Mais vous savez, ce qui est encore mieux que le gouvernement ou ces laboratoires, c’est les gens ordinaires. Et ce que l’on découvre, c’est que certaines des meilleures solutions proviennent des coins reculés de la planète, d’endroits non traditionnels, d’endroits où l’éducation n’a pas nécessairement été à l’origine de l’innovation. Je crois qu’il y a aussi des côtés négatifs à cela, mais si on regarde du côté positif, la multitude est la solution à tous nos problèmes.

JF:
Votre implication au sein de la XPrize Foundation vous donne probablement un point de vue unique sur ce sujet. Pouvez-vous nous parler un peu de votre travail au sein de la fondation?

Ali:
Regardez, vous enregistrez cette entrevue sur votre téléphone. Votre téléphone a davantage de puissance informatique que ce à quoi avait accès le Président Reagan lorsqu’il n’était pas à la Maison-Blanche. Ce même téléphone donne accès au monde à un agriculteur en Afrique, à un ouvrier en Inde, à un paysan en Chine. Nous pensons que certaines personnes ont une intelligence innée, non? On ne croit pas que quelqu’un est intelligent simplement parce qu’il a fréquenté une bonne école ou les bonnes personnes.

Au bout du compte, cette connectivité signifie que quelqu’un quelque part a peut-être une meilleure solution. Nous avons fait de la recherche et les résultats suggèrent que les meilleures solutions proviennent parfois d’individus autour du monde. Nous n’en sommes pas encore au point où les humains et l’ordinateur ne font qu’un. Nous en sommes encore au point où ce sont les esprits qui résolvent les problèmes et nous pouvons maintenant impliquer beaucoup plus de gens dans la résolution de ces problèmes. C’est ça notre philosophie chez XPrize : prendre un problème, le présenter au monde et récompenser ceux qui le résolvent. Et ça marche à chaque fois.

JF:
Un secteur où nous avons vu en particulier l’impact de ce phénomène est dans l’éducation. Pourriez-vous nous en dire plus sur la mission de la XPrize Foundation à cet égard?

Ali:
Nos prix récompensaient autrefois surtout la résolution de problèmes techniques, mais nous nous intéressons de plus en plus aux problèmes sociaux. Le Global Learning XPrize, par exemple, cherche à trouver une solution technologique à l’enseignement de la lecture. Nous faisons de la recherche pour trouver les indicateurs de rendement appropriés, mais il s’agira de l’un de nos plus gros prix. Même si nous avons un prix d’environ 30 millions de dollars pour se rendre sur la Lune, nous sommes davantage intéressés par l’éducation – si vous pensez à la multitude en tant que source de solutions, une certaine éducation de base est nécessaire. Quelqu’un doit savoir lire et écrire. Quelqu’un doit comprendre les problèmes afin de les résoudre. Donc si vous pouvez propager l’éducation de façon rentable vers des coins reculés du monde, vous augmentez votre bassin de talents pour cette entreprise globale de production participative. Imaginez à quelle vitesse nous pourrons résoudre les enjeux de santé et d’ingénierie si davantage de personnes dans le monde ont un niveau d’éducation de base!

JF:
Je comprends. Vous êtes journaliste depuis plus de 20 ans. Quelle est votre opinion sur l’avenir des médias dans ce contexte de décentralisation?

Ali:

D’un côté, c’est magnifique. Je peux obtenir des nouvelles et de l’information d’endroits dont je ne connaissais même pas l’existence. Il y a deux raisons principales d’être journaliste. La première, c’est d’être témoin : simplement d’être là lors de grands événements. Il y a une superbe scène dans le film Ghandi dans laquelle un jeune Martin Sheen interprète un reporter du New York Times qui assiste à la marche du sel et voit les soldats britanniques battre Gandhi et ses sympathisants lorsqu’ils recueillent l’eau de mer pour en faire du sel. Personne n’y était, sauf lui. C’est l’un des rôles du journalisme : simplement être là. Des groupes entiers de personnes seraient annihilés aujourd’hui si ce n’était du fait qu’il y aurait des témoins.

La deuxième raison, c’est la prise de responsabilité : poser des questions difficiles. Être témoin et poser des questions difficiles. Si nous avons plus de journalistes autour du monde, ça met davantage de pression sur mon salaire parce que je ne peux plus gagner autant, mais vous obtenez davantage de nouvelles de différentes sources. Nous devons trouver une façon de garder de hauts standards afin que le contexte et l’analyse soient toujours pertinents, mais nous bénéficions tous du fait que davantage de gens recueillent l’information et créent du contenu.

JF:
Un autre sujet que nous allons explorer à C2 est l’avenir du travail, la façon dont ce mouvement change aussi la façon dont nous travaillons et interagissons. Quelle évolution prévoyez-vous dans le futur?

Ali:
Ça m’inquiète un peu. J’embrasse entièrement la technologie et ses réalisations, et je fais partie intégrante de XPrize. Je fais partie du marché qui place une grande valeur dans ces entreprises technologiques mais, en même temps, le secret peu reluisant dont nous ne parlons pas, c’est la révolution industrielle. La dernière, la troisième révolution industrielle – et même la deuxième – a fait disparaître un nombre important d’emplois non qualifiés et peu rémunérés. Ça a été difficile, mais nous avons réussi à passer au travers. Celle-ci s’attaque aux travailleurs hautement qualifiés, et il est difficile de dire quels emplois sont sûrs de nos jours. Nous ne comprenons pas. Nous devons nous ajuster et comprendre ce qu’un salaire est sensé représenter. Si on ne peut plus travailler autant mais que le coût de la vie est plus abordable (c’est ce qui se produit, la technologie rend le coût de la vie plus abordable), à quoi ressemble cette nouvelle vie?
J’aimerais donc que l’on discute autant de la multitude qui est remplacée par ces innovations que de la multitude qui en bénéficie. Nous sommes dans la quatrième révolution industrielle. Il y aura de grands bouleversements, et c’est un sujet que j’aimerais aborder longuement dans la vie en général et à C2 en particulier.

JF:
Pour terminer, j’aimerais vous poser une question un peu différente. Si vous pouviez passer une heure dans la tête de quelqu’un, qui choisiriez-vous et pourquoi?

Ali:
Je dois dire que je choisirais toujours le même type de personne : quelqu’un qui est en marge du discours dominant. C’est ce genre de personne qui pourrait rejoindre XPrize et résoudre ce problème. C’est un jeune dans un village rural qui regarde le ciel, voit un avion passé et rêve de partir un jour. Je veux savoir comment leur esprit fonctionne parce que c’est au cœur de la culture entrepreneuriale. La culture entrepreneuriale, ce n’est pas de partir un start-up, de le vendre à quelqu’un, de s’inscrire à la bourse et de faire des milliards. C’est plutôt de regarder vers un objectif et de se demander, « Comment puis-je me rendre là-bas? Comment puis-je améliorer ceci? » Donc je suis toujours plus intéressé par les premières étapes de la résolution d’un problème que par les grands esprits qui sont des experts dans le sujet.

JF:
Merci et à bientôt!

Voyez Ali sur la scène de C2 Montréal les 24, 25 et 26 mai 2016 lors de son « Retour sur la journée ». Suivez @jfbouchard et @alivelshi.