Toute la vérité et rien que la vérité: Entrevue avec Craig Silverman, expert en désinformation

Par Dave Jaffer
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Si vous avez déjà utilisé le terme «fausse nouvelle», il se peut que vous deviez verser des droits d’auteur à Craig Silverman. Figure d’autorité mondiale en matière de désinformation en ligne, le rédacteur média de BuzzFeed et conférencier à C2 Montréal 2018 a largement contribué à la popularité de l’expression. Bien qu’il soit désormais sur toutes les lèvres, pour Craig, le terme fait référence aux vraies fausses nouvelles – et non, par exemple, à ce que vous avez lu dans votre horoscope ce matin.

Journaliste chevronné, Craig est l’un des rédacteurs fondateurs de BuzzFeed Canada. Son rôle: chien de garde des médias et police de la connerie. Sa spécialité: analyser la façon dont l’information circule, traquer et débusquer les informations erronées, remonter à la source et dénoncer ceux qui essaient de nous berner.

En tant que champion de la transparence et fervent défenseur de la responsabilité journalistique au sein de l’écosystème médiatique contemporain, Craig est exceptionnellement qualifié pour remplir sa mission. Leader de longue date en matière d’exactitude et de vérification de contenu, il a acquis une solide réputation dans le domaine, établie notamment par son travail avec la revue Columbia Journalism Review et l’école de journalisme Poynter Institute for Media Studies – qui a repris son blogue, Regret the Error.

Craig s’est récemment entretenu avec C2 à propos des fausses nouvelles et de leurs conséquences bien réelles. (Cette entrevue a été raccourcie pour les besoins de cet article.)

En tant que rédacteur média de BuzzFeed, quelle est votre mission?

Je m’intéresse énormément à la façon dont l’information et la désinformation circulent dans ce nouvel écosystème étrange qui est le nôtre. L’un de mes grands chevaux de bataille consiste à établir comment notre environnement média est manipulé, et comment les outils numériques et la technologie sont utilisés pour tromper les gens. J’essaie aussi de dénoncer ceux qui sont à l’origine de ces manipulations. De un, pour qu’ils ne puissent pas jouer à l’autruche, et de deux, pour qu’on sache comment fonctionne la désinformation et qui tire les ficelles.

 

«La désinformation en ligne et la manipulation des médias sont des problèmes assez criants en ce moment dans notre société.»

 

Selon vous, votre travail fait-il une différence? Devenons-nous des consommateurs de médias plus avertis? 

C’est difficile de mesurer précisément notre impact sur l’internaute moyen. Je crois qu’en ce moment – et ce n’était pas le cas il y a un an et demi ou deux, ou même avant –, on assiste à une prise de conscience généralisée par rapport au fait que la désinformation en ligne et la manipulation des médias sont des problèmes assez criants en ce moment dans notre société. Jusqu’ici, la conversation n’avait pas atteint un tel niveau d’intensité et d’urgence. En ce sens, je crois que l’effort collectif que nous avons fait pour protéger la vérité – que ce soit en parlant des tentatives russes de manipuler les élections américaines et de la couverture médiatique qui a entouré tout ça, des trolls de 4chan, ou encore des pirates et des spammeurs du monde entier qui imaginent toutes sortes de gamiques – a contribué à donner beaucoup plus d’importance à cet enjeu aux yeux des gens.

Les médias sociaux sont-ils à blâmer pour les fausses nouvelles?

L’environnement médiatique a changé de façon drastique au cours de la dernière décennie. Tout est complètement différent aujourd’hui. Les médias sociaux sont en grande partie responsables de cette mutation, parce qu’ils ont décentralisé les médias. Soudain, il n’était plus nécessaire d’avoir accès à des ressources et à des infrastructures colossales pour obtenir de l’information et attirer l’attention des gens. Du jour au lendemain, n’importe qui pouvait le faire. Ça a occasionné une énorme perte de pouvoir chez les grands cerbères médiatiques qui dictaient autrefois les règles de la distribution. Ce pouvoir est passé aux mains de Facebook. De Google. Et de Twitter. Ce changement de paradigme, conjugué à la capacité qu’a désormais n’importe qui de publier n’importe quoi, a fondamentalement transformé l’environnement médiatique.

Un (vrai) fait méconnu à propos de Craig
Originaire de Halifax, en Nouvelle-Écosse, Craig est un batteur émérite: il a joué de la batterie dans des groupes rock indie de Montréal pendant plusieurs années. Il a appris son art auprès de grands noms du jazz canadien et du percussionniste Jerry Granelli, qu’on a pu entendre sur la trame sonore du célèbre film Joyeux Noël, Charlie Brown!

Vous êtes depuis longtemps une voix majeure en matière de désinformation. D’où vous vient cet intérêt? Pourquoi avoir choisi ce créneau particulier?

Je dirais que c’est une forme de curiosité qui s’est transformée en obsession. C’est incroyable comment, avec le recul, on peut avoir l’impression que je savais dès le départ où je m’en allais, mais il n’y a rien de plus faux. Quand j’ai lancé Regret the Error, c’était en partie parce que je voulais créer un blogue média alors que ce format était encore tout nouveau. Je me suis dit que j’aurais du plaisir à le faire et que ça m’aiderait à garder mes oeillères ouvertes – ce qui ne pouvait qu’avoir du bon vu le genre de travail que je faisais. J’ai choisi un créneau – erreurs, corrections et exactitude – qui me semblait important, mais dont personne ne parlait vraiment à l’époque.

Craig Silverman speaking

«L’environnement médiatique a changé de façon radicale et  ça implique plus de responsabilités pour chacun d’entre nous.»

 

Quel rôle la publicité a-t-elle joué dans la dissémination de la désinformation et de la propagande?

Une très grande partie des médias sont maintenant gratuits. Notre monnaie d’échange, ce sont nos données et l’attention qu’on accorde à la publicité. La connexion entre le marché de la publicité et les fausses nouvelles est incontestable. Bien sûr, il y a toujours eu de la propagande et des sources d’information douteuses, mais aujourd’hui, les marques peuvent tout simplement acheter une audience. Elles ne se disent pas : «Je vais acheter une publicité pleine page dans le New York Times.» Elles se disent plutôt: «Je vais acheter un million d’impressions provenant d’hommes de 18 à 34 ans qui ont peut-être envie d’acheter une voiture, et je ne sais pas où apparaîtront mes publicités.» C’est ce qui a permis aux gens de créer et de diffuser des fausses nouvelles contre rétribution, puisqu’ils pouvaient gagner de l’argent grâce à la publicité et que les annonceurs n’avaient aucune idée de l’endroit où se retrouveraient leurs pubs.

Quel message aimeriez-vous transmettre aux gens?

J’aimerais qu’ils comprennent que l’environnement médiatique a changé de façon radicale et que ça implique plus de responsabilités pour chacun d’entre nous. Nous sommes tous en mesure de créer du contenu, et en interagissant avec les médias à grands coups de partages et de mentions «J’aime», nous participons à son évolution. Je veux leur faire prendre conscience de la part de responsabilité, mais aussi du pouvoir qui leur reviennent: nous faisons tous partie de cet écosystème, et nous pouvons tous avoir un impact sur celui-ci. J’aimerais aussi sensibiliser les gens au fait qu’il s’agit d’un environnement média qui récompense les comportements extrêmes, et qui est facile à manipuler.

Craig Silverman prendra la parole dans le Grand chapiteau 360 Big à C2 Montréal 2018 (Pilier: Marketing et médias).

Pour voir la liste complète des conférenciers annoncés jusqu’à maintenant, c’est par ici.