L’état de l’IA en 2018

Par Maxime Ruel
The state of AI in 2018

L’intelligence artificielle est déjà solidement implantée dans nos vies, et pas un mois ne passe sans que des avancées importantes fassent les manchettes. Mais au-delà du battage médiatique, il est difficile d’avoir une vue d’ensemble du chemin parcouru par l’IA, des obstacles qui l’attendent et de la direction qu’elle prendra.

Pour brosser un portrait actuel de l’IA, l’équipe des Notes a collecté toutes les informations pertinentes évoquées lors du Forum IA 2018, un programme de C2 Montréal entièrement consacré à l’intelligence artificielle et créé en partenariat avec Element AI. Voici ce que nous avons colligé.

 

La course à la propriété intellectuelle s’intensifie

«Montréal et l’écosystème canadien de l’IA remportent les premières manches du match de l’IA», affirme Jean-Nicolas Delage, partenaire du groupe de travail sur la propriété intellectuelle chez Fasken. «Sauf que c’est un match de neuf manches. Et si les brevets étaient les frappeurs qui nous permettront de remporter la partie?»

Alors que la recherche en IA mène à des percées aux quatre coins du globe, la responsabilité incombe aux innovateurs de faire les demandes de brevets nécessaires pour protéger leurs produits. «Il faut vous assurer que l’argent que vous investissez ne vous mènera pas à devoir payer davantage pour continuer votre travail», dit Jeffrey Astle, directeur et conseiller en propriété intellectuelle de Pratt & Whitney.

Il faut continuellement évaluer la production de son entreprise afin de saisir les occasions de breveter. «Ces informations ne se rendent que rarement d’elles-mêmes jusqu’au département juridique. Rencontrez vos innovateurs, examinez leurs conceptions et récoltez l’information nécessaire pour protéger vos produits», ajoute Astle.

Pour les start-ups, le secret est «d’obtenir des brevets dans les juridictions où votre technologie prolifère», affirme Ami Shah directrice générale du groupe financier sur la propriété intellectuelle de Fortress Investment Group. «Deux ou trois pays de l’Union européenne (l’UE au complet si vous le pouvez), la Chine, les États-Unis (si votre demande est bien structurée) et votre pays» devraient suffire… pour le moment.

 

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La pénurie de talents menace de ralentir l’élan mondial de l’IA

«Le talent manque à New York, comme dans plusieurs plaques tournantes de l’IA dans le monde», souligne Steven Kuyan, directeur associé de NYU Tandon Future Labs. L’incapacité du milieu académique à satisfaire les demandes du marché est en partie responsable du problème. Des plus de 550 000 étudiants new-yorkais en 2016, seulement 4500 ont obtenu un diplôme en science informatique en 2016.

Montréal accueille plus de 9000 étudiants inscrits dans des programmes reliés à l’IA, mais les besoins du marché ne sont pas comblés pour autant. «Nous avons beaucoup d’étudiants au doctorat, et c’est très bien. Mais il nous faut des programmes au premier cycle et au cégep pour répondre à la demande», explique Yoshua Bengio, cofondateur d’Element AI et directeur du MILA (Montréal Institute for Learning Algorithms).

L’exode des cerveaux au profit des géants technologiques est un autre facteur expliquant la pénurie de talents en IA. «Les meilleurs éléments se font recruter par les grandes entreprises, et c’est un problème quand leur savoir ne bénéficie pas le milieu académique», ajoute Kuyan. Israël, le pays de la start-up, vit quelque chose de similaire. «Les grandes multinationales attirent tous les talents. Ça devient impossible pour les start-ups de concurrencer avec les salaires qu’elles offrent», précise Daniel Singer, consultant basé à Tel-Aviv.

 

Les questions éthiques de plus en plus scrutées à la loupe

Qu’ils soient générés par les données qui l’alimentent ou par ses interactions avec ses usagers, les biais de l’IA sont inévitables. «Mais ils peuvent, et doivent, être minimisés», affirme Ruth Kikin-Gil, designer senior de Microsoft Office Experiences.

Le chercheur Hugo Larochelle, de Google Brain, a partagé quelques idées sur le sujet. «Avant de recueillir des données et de bâtir des systèmes, certains enjeux méritent notre attention», soutient-il.

  1. Transparence: Veut-on créer des systèmes qui prennent simplement des décisions ou voulons-nous qu’ils soient aussi en mesure d’expliquer le pourquoi de ces décisions?
  2. Confidentialité: Y a-t-il un risque que les données qui alimentent votre système puissent faire l’objet d’une fuite?
  3. Robustesse: Nous voulons des systèmes qui ne se laissent pas déjouer dans la prise de décision.
  4. Impartialité: La performance doit être la même, peu importe le segment de population.

 

Décideurs: misez sur la valeur de l’IA pour votre entreprise

«N’utilisez pas l’IA si vous n’en avez pas besoin», conseille Carolina Bessega, directrice scientifique et cofondatrice de Stradigi AI. «Lorsqu’on m’appelle et me dit : “Mon PDG m’a dit que nous avions besoin de l’IA”, ce n’est pas suffisant. Et si vous en avez effectivement besoin, commencez par un petit projet et avancez de façon itérative.»

Quand quelque chose de nouveau et de prometteur est dans la mire des décideurs, la tentation est forte de précipiter les choses et de sauter des étapes (vous vous souvenez des labs d’innovation?) «Pourquoi l’IA est-elle si importante? Ce qui compte, c’est la valeur ajoutée pour votre organisation», insiste Andy Mauro, PDG et cofondateur de Automat.ai.

Comment savoir si l’IA a de la valeur pour votre entreprise? Richard Zuroff, gestionnaire principal des solutions industrielles chez Element AI, donne cinq indices.

  1. Quand une tâche ou un ensemble de tâches repose sur l’intuition (reconnaître un visage, par exemple).
  2. Lorsqu’une très grande quantité de données diverses doit être prise en compte pour prendre une décision éclairée.
  3. Quand elle simplifie la prise de décision.
  4. Quand elle rend l’interaction avec un système plus naturelle.
  5. Quand elle améliore un processus de base, générant un avantage concurrentiel.

 

Il faut se préparer dès maintenant aux transformations sociales de l’IA

En collaboration avec le secteur de l’IA, les gouvernements doivent se pencher sur les impacts sociaux de l’intelligence artificielle et mettre en place une législation pour protéger le public, sous peine de vives réactions. «Les gens ne verront que les aspects négatifs de l’IA, ce qui pourrait très bien ralentir le progrès économique», affirme Yoshua Bengio. Il faudra aussi repenser notre filet social et les programmes en place pour s’ajuster à cette nouvelle réalité. «Il faut être en mesure de réoutiller les citoyens, peu importe leur âge», ajoute-t-il.

Selon le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, un déploiement inégal de l’IA pourrait créer son lot de problèmes. «Il y a un risque de polarisation socioéconomique entre ceux qui possèdent la technologie, et le savoir, et ceux qui ne l’ont pas, ainsi qu’un risque de polarisation géographique. Il faut inclure les régions éloignées dans cette révolution. Autrement, leurs citoyens vont s’inquiéter pour leur qualité de vie, leur avenir et s’y opposeront.»