Financer les femmes, une valeur sûre

Par Laura Beeston, animatrice du podcast C2

Il y a un flagrant manque de capitaux octroyés aux femmes, et c’est un problème.

La discrimination systémique qui entrave le financement, et donc l’avancement des femmes entrepreneures, a fini par créer un système de capital-risque (CR) déficient, et c’est tout le marché qui en est affecté. On sait pourtant que les femmes sont de plus en plus fortunées; elles sont responsables, par exemple, de 85% des décisions d’achat dans les dépenses de consommation.

Il est non seulement injuste, mais aussi insensé, d’un point de vue économique, que les femmes soient tenues hors des murs du grand capital. Au rythme où les sociétés de CR endossent (ou plutôt n’endossent pas) les femmes, le marché continuera de mal les servir.

Le pire dans tout ça? Les investisseurs perdent des opportunités de développer et de financer des entreprises ou des produits qui représentent un marché énorme. Un marché qui, durant des décennies, a été mal ou pas du tout desservi.

 

Un CR réservé aux hommes

Le problème avec ce parti pris, c’est que les hommes des sociétés de CR tendent à investir dans des réseaux de contacts familiers, donnant de l’argent aux gens qu’ils connaissent, avec qui ils jouent au golf ou sont allés à l’école. Les femmes entrepreneures ne font tout simplement pas partie de leurs cercles (constitués en majorité d’hommes blancs). En effet, une étude Crunchbase a établi que seulement 8% des associés des 100 plus grandes entreprises sont des femmes.

Au cas où vous ne seriez toujours pas convaincus de l’ampleur du biais sélectif: les investisseurs sont deux fois plus susceptibles d’investir dans les hommes, même lorsque les argumentaires de vente sont identiques. Toujours pas? Sachez que les femmes fondatrices ont reçu aussi peu que 1,46 milliard de dollars en financement l’an dernier, comparativement aux 58,2 milliards octroyés aux entreprises fondées exclusivement par des hommes.

Le magazine Fortune rapportait que, en 2016, les sociétés de CR ont investi 58,2 milliards de dollars dans des entreprises fondées exclusivement par des hommes alors que les femmes n’ont reçu que 1,46 milliard. Au total, 5 839 entreprises fondées par des hommes ont reçu du financement des sociétés de CR, comparativement à 359 entreprises fondées par des femmes. Ce qui revient à dire que les entreprises fondées par des hommes ont reçu 16 fois plus de financement que les entreprises dirigées par des femmes.

Et, même lorsqu’elles ont accès aux capitaux de risque, les femmes reçoivent statistiquement moins de financement.

Ce n’est un secret pour personne: le capital-risque est le moyen le plus rapide de faire croître le talent entrepreneurial, mais les femmes PDG ne reçoivent que 2,7% des fonds du CR, et les femmes de couleur n’en reçoivent à peu près pas: 0,2%. Ceci n’est rien de moins que scandaleux.

Les capitaines d’industrie devraient se préoccuper de la disparité qui existe dans notre appareil de financement actuel. Le système est biaisé, défectueux et défavorable aux femmes, et il est grand temps d’agir.

 

Parmi les solutions: le financement des femmes par les femmes

Il va sans dire que les femmes ont observé que le monde du CR ne faisait pas grand-chose pour les aider. Elles ont donc pris l’initiative de changer les choses par elles-mêmes.

Le réseau d’anges financiers Golden Seeds, par exemple, investit seulement dans des entreprises dirigées par des femmes. SheEO, de son côté, projette d’aller chercher une contribution de 1 000$ par année auprès de 1 000 femmes dans 1 000 villes pendant cinq ans, amassant suffisamment pour prêter 1 milliard de dollars à 10 000 femmes entrepreneures par année, à perpétuité.

Il existe d’autres initiatives honorables œuvrant à élever les femmes dans le monde du CR, dont Canadian Women in Private Equity committee, Female Funders, Ellevest et Cowboy Ventures.

Lorsque des femmes sont présentes dans des sociétés de CR (même si elles sont rares, composant à peine 6% des décideurs dans les firmes américaines selon Fortune), elles sont plus de trois fois plus susceptibles que les hommes de miser sur des femmes.

Pourtant, ça rapporte: une étude de Forbes a établi que les 15 grandes sociétés dirigées par des femmes ont atteint un rendement de presque 50% en 2010, comparativement à une croissance moyenne de l’indice S&P de 25%.

Donc, même s’il est prouvé qu’il est économiquement avantageux pour les sociétés de CR d’investir dans les femmes, elles ne le font pas.

 

Les femmes s’autofinancent

Face à l’absence d’investissement du CR, les femmes s’organisent toutes seules. Selon un sondage de la fondation Kauffman réalisé auprès de 350 dirigeantes de startup en technologie, 80% d’entre elles ont puisé dans leurs économies personnelles pour lancer leur nouvelle entreprise. Une autre étude du Babson College a aussi révélé que les entreprises dirigées par des femmes ont été financées soit par la fondatrice elle-même, ses amis ou des membres de sa famille.

Une étude BMO a mis en lumière que le manque d’accès au financement a empêché beaucoup de femmes de faire croître leur entreprise aussi rapidement qu’elles l’auraient souhaité. Toutefois, depuis 1996, le nombre de femmes travaillant à leur compte dans une entreprise incorporée avait plus que doublé.

Malgré les obstacles, et face à un système qui nous désavantage, nous sommes toujours là.

 

Que retirer de tout ça? Quoi faire maintenant?

Si nous voulons révolutionner le monde des affaires, il faut donner plus d’argent aux femmes. Le défi que je lance aux sociétés de CR pour entamer ce changement en 2018 est d’augmenter la mise.

Devons-nous établir un quota? Et qu’arriverait-il si le CR investissait 50% des fonds disponibles dans les femmes? Peut-être qu’en y regardant de plus près, les investisseurs verraient enfin le potentiel qu’elles représentent.

Nous devons aussi nous demander, en tant que femmes: comment ouvrir et pénétrer ce réseau constitué d’hommes? Quelles sont les autres avenues possibles?

Nous aimerions vous entendre. Partagez vos idées sur Twitter @C2International ou écrivez-nous à c2podcast@c2.biz. Aussi, allez écouter le nouvel épisode du podcast C2 sur ce sujet. L’épisode 4: “Women mean business” (en anglais) est maintenant disponible sur iTunes.