Les investisseurs peuvent-ils freiner le changement climatique?

Équipe C2
Refinancing the planet: How big money can impact climate change

Vous avez peut-être entendu dire que les cœurs de banquiers sont très recherchés pour les transplantations… puisqu’ils n’ont jamais été utilisés. Eh bien, peut-être est-il temps de revoir nos jokes de banquiers.

Michael Sabia, président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec – deuxième plus gros fonds de pension au Canada –, et Bertrand Badré, anciennement directeur général de la Banque mondiale et chef finances au Groupe de la Banque mondiale, font partie d’une nouvelle génération d’investisseurs qui mettent beaucoup de sous (et de cœur) au bon endroit, qui misent gros sur l’inversion des changements climatiques – et qui remportent leurs paris.

Parce que pour mettre à jour le « système d’exploitation » de la planète, il faut d’abord parler d’argent.

 

Pourquoi choisir entre les profits et la planète?

En tant que directeur de la Caisse, Michael évite les formules toutes faites et remâchées comme «bien faire en faisant le bien». Il considère tout simplement l’investissement durable comme une décision d’affaires avisée.

« Trop d’investisseurs voient la lutte contre le changement climatique comme un sacrifice. Nous essayons d’offrir une autre perspective en disant: “Un instant… Il y a là tout un monde de possibilités.” » — Michael Sabia

À ce jour, la Caisse a investi environ 18 milliards de dollars dans des actifs à faible émission de carbone et prévoit y injecter encore 8 milliards de dollars d’ici 2020. Si ces investissements sont louables, ils n’ont pas pour autant été faits en chantant Kumbaya autour d’un feu de camp ou, pour reprendre les mots de Michael, «avec un chapeau de Robin des Bois ou de Florence Nightingale sur la tête».

«Nous avions des raisons valables de procéder à ces investissements, d’un point de vue commercial. Jusqu’ici, on peut dire qu’ils ont produit les résultats escomptés.»

La Caisse est notamment l’un des plus importants investisseurs en Amérique du Nord dans l’énergie éolienne. Son portefeuille dans ce secteur a été très rentable et a généré des retours sur investissement considérables pour les déposants du fonds, c’est-à-dire les Québécois. Il y a quelques années, ç’aurait été impensable.

«Par le passé, il aurait fallu choisir entre les investissements qui génèrent de bons rendements et ceux qui génèrent moins de carbone, affirme Michael. Cette époque est révolue.»

 

Pirater le système pour contrer le changement climatique

Bertrand a quant à lui écrit un livre qui explique littéralement comment sauver le monde avec l’argent. Comme le dit si bien l’auteur de Can Finance Save the World? : «L’argent, selon l’utilisation qu’on en fait, peut être un bon serviteur ou un mauvais maître.»

Avec sa firme d’investissement Blue like an Orange Sustainable Capital, Bertrand finance des entreprises à impact social – qui se dédient autant à l’énergie propre qu’à l’éducation, en passant par la lutte contre la pauvreté – qui sont en accord avec les objectifs de développement durable des Nations Unies.

En ce qui concerne le changement climatique, la bonne nouvelle, selon lui, est que nous savons déjà comment résoudre le problème: en 2015, le Sommet sur le financement du développement (Éthiopie), le Sommet des Nations Unies sur le développement durable (New York) et la Conférence de Paris sur le climat (COP 21) – tout comme la récente COP24 – nous ont donné des directives claires.

Ne reste plus qu’à décider comment adapter le système: quel genre d’économie voulons-nous, et comment allons-nous la financer? Quel est le rôle du marché, des banques, des fonds de pension et de l’assurance-vie?

La question sur laquelle nous ne nous sommes pas encore penchés concerne surtout l’argent. «Nous devons définir ce qui viendra après le cycle néo-libéral… C’est important d’avoir une vision», explique Bertrand.

Tout cela, ajoute-t-il, s’accompagne pourtant d’une triste réalité : la grande majorité des pays croient que les problèmes mondiaux sont trop colossaux pour s’y attaquer, et préfèrent se concentrer sur ce qu’ils peuvent contrôler à l’intérieur de leurs propres frontières (pensons Brexit, America First ou encore Chinese Dream). Or, pour relever les défis financiers, climatiques et humains actuels, nous devons nous serrer les coudes et poser des actions collectives.

Alors, que devons-nous donc faire pour remanier le système financier en profondeur?
  • Revenir à l’essentiel pour rétablir la confiance. Selon Bertrand, la récession de 2008 s’est soldée par une «crise de la confiance» qui perdure. Pour que la confiance revienne, les principes fondamentaux à la base des opérations fiscales – simplicité, transparence, responsabilisation – doivent être profondément ancrés dans les écoles de commerce, les banques et les gouvernements. «Nous devons réhabiliter l’éthique.»
  • Viser large. Les valeurs écologiques et communautaires doivent devenir la norme. Point.
  • Coopérer. Nous devons encourager les secteurs privés, publics, et la société civile à sortir de leurs silos. «Tout le monde se méfie de tout le monde, et ça n’a rien de bon. Nous devons travailler ensemble et nous respecter les uns les autres.»

 

Les sous du salut

Nous sommes à la croisée des chemins, affirme Bertrand, et il est temps de bâtir la route que nous voulons prendre.

«Elle doit mener à des technologies accessibles pour tous, à un développement durable et à des finances responsables, ajoute-t-il. Autrement, nous nous tirons tous dans le pied.»

Il est vrai que l’argent fait tourner le monde. Mais, comme nous le démontre cette nouvelle tribu d’investisseurs conscients, l’argent pourrait aussi être la clé pour mettre un frein au réchauffement climatique. Et nous ne pouvons pas nous permettre de passer à côté de cette occasion d’investissement.

 

Les Notes de C2 Montréal: Solutions inspirantes pour leaders créatifs

Cet article est tiré de Collisions transformatives: Les Notes de C2 Montréal 2018, un condensé d’idées fortes destiné à tous ceux qui souhaitent mieux comprendre les grandes forces qui gouvernent leur industrie et le monde. Poursuivez votre lecture ici.

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