L’heure est à la construction de cathédrales (encore une fois)

Estelle Métayer, l’une de nos commissaires invités, est présidente de la firme Competia et professeure adjointe à l’Université McGill. Nouveauté de cette année, les commissaires invités travaillent en étroite collaboration avec nos conférenciers afin de les aider à présenter leur meilleure allocution à vie, tout en assurant sa cohérence avec nos thèmes et le reste de la programmation. En d’autres termes, ils veillent à ce que nous soyons collectivement époustouflés, quel que soit notre domaine d’expertise. Nous lui avons demandé d’écrire ce billet pour présenter sa vision et son approche.

Avez-vous remarqué que les articles traitant du commerce et des affaires commencent systématiquement par une phrase du genre « le rythme du changement s’accélère », puis poursuivent en déplorant la façon dont la technologie évolue plus rapidement que nos entreprises et nos institutions? On cite souvent comme exemple les technologies issues du sociofinancement (communément appelée « crowdsourcing »), mais ce phénomène est-il vraiment si nouveau? Après tout, c’est grâce au sociofinancement que les cathédrales ont été construites il y a de cela cinq siècles.

D’instinct, on pense tous que cette vague d’innovations technologiques a quelque chose de fondamentalement différent, mais dans le fond, en quoi l’est-elle réellement?

1. Par le passé, une seule entreprise ou un seul inventeur pouvait changer le monde.

Un inventeur américain seul dans son laboratoire a inventé l’ampoule; un homme du nom de Ford a démocratisé l’automobile; une toute petite équipe s’est penchée sur le développement de l’uranium pour produire de l’énergie nucléaire. Leurs inventions — autant les produits que les processus liés— étaient tellement révolutionnaires que, pendant un certain temps, ces entreprises et ces technologies se sont répandues à la vitesse de l’éclair et ont pris le monde d’assaut. Ce phénomène est impensable aujourd’hui, car de nos jours, l’innovation (ou, pour utiliser son ancienne dénomination, l’« invention ») est désormais bien plus démocratique. De nouvelles idées jaillissent de partout et font fondre le statu quo. De jeunes Nigériens réinventent les finances pour que celles-ci soient à la portée de tous; un entrepreneur canadien basé aux États-Unis est en mesure de réinventer à lui seul l’industrie automobile et, possiblement, l’exploration spatiale; des adolescents démarrent leur propre chaine YouTube et rassemblent une audience telle qu’elle fait honte aux cotes d’écoute des meilleurs programmes télévisés; pas moins de 10 millions de supporteurs ont financé plus de 100 000 projets sur Kickstarter. C’est comme si on construisait des cathédrales un peu partout dans le monde.

2. Les consommateurs manifestent leur désaccord avec enthousiasme.

Ironiquement, alors que les taux de participation aux élections dégringolent et que la démocratie participative décline, les consommateurs expriment haut et fort leurs préférences en matière de produits et de services. Ils participent massivement aux débats mondiaux, notamment sur Facebook, où l’on ne compte pas moins d’un milliard d’utilisateurs quotidiennement. Ils essaient d’influencer le processus judiciaire entourant Uber ou Lyft (en France, avec le hashtag #laissezlestravailler, et au Canada, en organisant même leur propre grève/boycott des taxis); ils délaissent les hôtels au profit des maisons privées offertes sur Airbnb. Au moment où votre réveil sonne le matin, et certainement bien avant que les régulateurs de partout dans le monde convoquent leurs groupes de travail et leurs commissions, soyez assurés que PewDiePie, Smosh et HolaSoyGerman ont déjà accumulé des millions de nouveaux visionnements (et si vous n’avez pas encore entendu parler d’eux, vous êtes déjà en retard).

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3. Des synapses individuelles se transforment en énormes réseaux mondiaux.

Le préadolescent moyen d’aujourd’hui interagit avec des centaines d’amis à chaque heure tout en absorbant simultanément une quantité phénoménale d’informations issues de sources alternatives telles que les podcasts, les chaines YouTube ainsi qu’Instagram et Snapchat d’où déferlent des avalanches d’images partagées. Cette génération est une véritable bombe à retardement : dans un avenir proche, ces jeunes feront partie des entreprises. Le choc des générations est inévitable, car on ne peut pas vraiment s’attendre à ce qu’ils se contentent des courriels, des mémos internes, des évaluations annuelles de rendement et des communiqués de presse (ennuyeux) créés à partir de modèles périmés. Aucune de nos entreprises n’est prête à les accueillir — on commence à peine le débat sur la diversité, et on est loin de s’entendre sur la démocratisation du pouvoir décisionnel!

4. Les outils pour créer de nouvelles idées se multiplient.

On peut difficilement suivre l’évolution de toutes les nouvelles idées qui deviendront les industries de demain : technologie financière (ou « FinTech »), électronique vestimentaire (ou « wearables »), robotique, génomique, énergies nouvelles… Des milliers de jeunes entreprises émergent chaque jour, créant ainsi de nouveaux outils dont nos entreprises se servent pour innover. Silicon Valley n’est plus la référence absolue : Champaign dans l’Illinois (alma mater de Tesla, de YouTube, de PayPal et de Mozilla), Lausanne en Suisse (lieu de résidence de l’EPFL), Tallinn en Estonie (berceau de la cyber-citoyenneté) et Nairobi au Kenya (et j’ose l’espérer Montréal, Toronto et Vancouver dans un avenir rapproché) sont les nouvelles références.

5. La confiance est réinventée.
Étrangement, la confiance décroissante du public envers les entreprises établies et les institutions traditionnelles a amené les consommateurs à faire confiance à des compagnies qui n’existaient pas il y a quelques années, allant parfois jusqu’à leur confier leurs informations les plus personnelles. Ils téléchargent et impriment des vaccins en 3D et font confiance au « blockchain » pour leurs transactions financières et, très certainement demain, la gestion de leurs données médicales. Partout dans le monde, les consommateurs et le public renoncent volontiers ou à contrecœur (au point où on en est, ça ne fait pas une grande différence) à leur intimité en échange de services et de produits personnalisés, ou d’interfaces plus accessibles.

5. Entretemps, l’ancienne pyramide des âges s’effondre.
Au pied d’une pyramide autrefois stable, une nouvelle génération composée en grande partie de jeunes au chômage aura inévitablement à se trouver un toit, un emploi et un but dans un monde du travail en mutation. Pendant ce temps, au sommet jadis étroit de cette même pyramide, une population vieillissante continue de prospérer, achetant un peu de temps à l’aide d’os et des membres imprimés en 3D et menant à la faillite un système de santé chaotique hérité d’un autre siècle. Que se passera-t-il quand on commencera à digitaliser leur cerveau pour sauvegarder leur mémoire?

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Il s’agit d’une révolution bien réelle mais tranquille à l’intersection de la construction et de la destruction de cathédrales, alors que les épargnants évitent les banques, que les consommateurs verts s’opposent au gaspillage, que les citoyens contestent la notion de frontière (qui n’a jamais tenté de dissimuler son emplacement pour avoir accès à Netflix de partout dans le monde?) et que les gens normaux utilisent des services déclarés illégaux comme bon leur semble (ce que l’industrie du taxi a rapidement constaté). Tout cela vient ébranler les entreprises et les industries traditionnelles jusque dans leur ADN, nous forçant ainsi à réévaluer nos modèles de gouvernance, les aptitudes en leadership dont nous aurons besoin dans l’avenir et l’essence de nos relations avec nos employés et partenaires.

Alors si vous êtes prêts à vous joindre à la révolution, entrez dans l’ère de la multitude. Cette nouvelle cathédrale offre une chance incroyable à tous ceux qui sont prêts à revoir (et à abandonner) les anciennes suppositions et à commencer à utiliser la technologie à mesure qu’elle se réinvente.

Alors que vous naviguerez C2 Montréal cette année, j’aimerais que vous laissiez de côté vos suppositions et vos anciennes hypothèses. En libérant nos horaires chargés pour ces trois jours, prenons le temps de réfléchir à ce que les conférenciers et les participants ont à partager. Les idées présentées peuvent parfois sembler étranges, voire bien éloignées de notre quotidien, mais gardons l’esprit ouvert et tentons d’en tirer des leçons. J’aimerais aussi que vous laissiez libre cours à votre imagination et que vous tissiez des liens entre les histoires et les expériences partagées pour voir comment elles peuvent s’appliquer à votre entreprise, à votre organisation et à vous-même. Plongez dans la meule de foin et trouvez la précieuse aiguille qui transformera votre vie. Je l’ai déjà trouvée; saurez-vous faire de même?

Image: Capture d’écran du jeu Minecraft
Illustrations © Caroline Lavergne 2016 Tous droits réservés