Quand les organismes de bienfaisance appellent à l’aide

Par Megan Dolski
Charitable challenges: The disrupted business of giving

Les organismes de bienfaisance canadiens sonnent l’alarme.

Comme le Rapport sur les dons 2018 de CanaDon en fait état, la prochaine génération de Canadiens charitables n’est pas près de combler le manque à gagner.

«Nous allons frapper un mur [au cours de la prochaine décennie]», prédit Bruce MacDonald, PDG d’Imagine Canada (un organisme caritatif dont la cause est ce secteur lui-même) et l’un des auteurs du Rapport sur les dons.

«Dans le contexte actuel, les fonds dont dispose [le secteur caritatif] pour faire son travail diminuent, alors que la demande de services est à la hausse. Faites le calcul.»

Le rapport de CanaDon — une plateforme de collecte de fonds en ligne sans but lucratif qui relie les donateurs et les organismes de bienfaisance — se base largement sur les données de Statistique Canada et de l’Agence du revenu du Canada (ARC). Il révèle que les Canadiens de plus de 55 ans ont donné plus de 6,4 milliards de dollars à des organismes de bienfaisance en 2015, soit près du double des 3,5 milliards de dollars donnés par les personnes âgées de 25 à 54 ans.

Au cours des 10 dernières années, le premier groupe a augmenté ses dons de plus de 3% par an, tandis que ceux du second groupe ont diminué presque au même rythme, toujours selon le rapport.

Et tout porte à croire que cet écart continuera de se creuser.

Bien que les deux tiers des revenus des organismes de bienfaisance au Canada proviennent du gouvernement fédéral, le rapport souligne que ces fonds sont versés de façon disproportionnée à de grands organismes de bienfaisance, et soutiennent surtout des initiatives en santé et en éducation. Ainsi, les petits organismes de bienfaisance et ceux qui appuient d’autres causes dépendent beaucoup plus des dons du public.

 

Taux de dons et Dons déclarés par tranche d'âge

 

Donner: bon pour les affaires

Alors que les jeunes Canadiens sont moins enclins à donner de l’argent que leurs parents et leurs grands-parents, ils appuient tout de même les causes qui leur tiennent à cœur — comme la défense de l’environnement, par exemple — en utilisant leur influence pour amener les entreprises pour lesquelles ils travaillent (ou avec lesquelles ils font affaire) à être plus socialement responsables.

«C’est la preuve que le milieu des affaires change, et nous croyons qu’il y a là une opportunité à saisir», affirme Bruce.

La PDG de CanaDon, Marina Glugovac, ajoute qu’elle constate aussi une nouvelle tangente en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE). Ces dernières misent de plus en plus sur le concept de création de valeur partagée — selon lequel produire des retombées sociales peut être un puissant moyen de créer des retombées économiques pour l’entreprise.

«Une toute nouvelle catégorie d’investisseurs est en train de venir changer la donne,» dit Marina. «Selon moi, la notion de philanthropie et la nature même de ce qu’elle est continueront d’évoluer, et les frontières continueront de se brouiller.»

 

En chiffres

Selon le rapport de CanaDon, le secteur des organismes de bienfaisance et des OSBL génère 10% des emplois à temps plein au Canada, et environ 8% du PIB du pays. Les organismes de bienfaisance canadiens représentent 3% du secteur des petites et moyennes entreprises du pays.

 

Charité bien ordonnée commence par soi-même

Dans les autres industries, il est plus facile pour les entreprises de s’adapter (aux nouvelles technologies, par exemple) et de se réinventer, puisque contrairement aux organismes caritatifs, elles peuvent se permettre d’expérimenter, de se tromper et de rectifier le tir.

«Malheureusement, le secteur caritatif ne peut généralement pas se payer le luxe d’investir de l’argent uniquement à des fins d’innovation, ce qui signifie que les choses bougent lentement, et que les organismes de bienfaisance ont tendance à éviter de prendre des risques qui pourraient leur être profitables.»

Marina, qui a travaillé pendant des décennies dans des entreprises à but lucratif avant de prendre la barre de CanaDon, affirme que cette crainte qu’ont les OSBL de s’accorder trop d’argent est contre-productive.

«Je crois que nous devons nous affranchir de cette obsession, dit-elle, et réaliser que nous devons investir dans les organismes de bienfaisance, tout comme les entreprises doivent investir en elles-mêmes – c’est la même chose.»

Cette situation est exacerbée par la montée en puissance des campagnes de crowdfunding, qui interpellent un public désireux d’avoir un impact direct et immédiat.

Comme Marina le souligne, un rapport sur les tendances mondiales en matière de dons publié cette année révèle que plus de 40% des quelque 6000 personnes interrogées dans le cadre de l’enquête ont soutenu un projet de sociofinancement. Et 16% d’entre eux affirment que conséquemment, ils donnent moins à des organismes sans but lucratif et caritatifs.

Bruce indique quant à lui que c’est une tendance qu’il surveille de près, question de déterminer si ce virage vers les dons virtuels marque le début d’un mouvement en faveur des particuliers plutôt que des organismes de bienfaisance reconnus.

 

Le nouveau visage de la philanthropie

Si l’on observe un recul des dons au Canada, certaines tendances sont tout de même à la hausse.

La charité numérique en fait définitivement partie. Les données de CanaDon révèlent que le nombre de donneurs en ligne a augmenté de plus de 20% par année au cours des cinq dernières années. Au Québec, l’Institut Mallet, qui appuie l’avancement de la philanthropie, a également constaté que les montants d’argent versés par les femmes ont triplé au cours des 30 dernières années, alors qu’ils ont doublé pour les hommes au cours de cette même période.

Bien que les fluctuations économiques aient eu une incidence sur dons des Canadiens par le passé, Marina croit que les tendances qu’elle observe indiquent une transformation plus fondamentale. Le secteur doit se familiariser avec la technologie, développer sa présence en ligne et, dans la mesure du possible, exploiter au mieux les données disponibles au moment de cibler ses démarches.

«[Les organismes de bienfaisance] viennent définitivement combler l’énorme gouffre qui se creuse entre les entreprises et le gouvernement», dit Marina. Elle espère que le Rapport sur les dons de cette année aidera les gens de partout au pays à prendre conscience de la situation.

«C’est important pour nous en tant que Canadiens. Pour vous et moi, et pour nos enfants», conclut-elle.

 

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