Qualifiez, requalifiez, répétez

Équipe C2

Nous sommes déjà entrés dans ce que nous appelons «l’avenir du travail». Pour s’adapter à la quatrième révolution industrielle, les leaders doivent se montrer plus agiles que jamais. À l’heure où les entreprises connaissent de profonds bouleversements tous les 5 à 10 ans (au lieu d’une fois par génération, comme par le passé), l’honorable Navdeep Singh Bains, ministre de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique du Canada, croit que le succès économique est tributaire d’une culture centrée sur l’apprentissage continuel.

Il ne s’agit pas d’un changement ponctuel, mais bien d’une évolution «continue, rapide et profonde. Vous aurez besoin de professionnels conscients qu’ils auront 10 ou 15 carrières différentes dans leur vie et qui devront actualiser leurs aptitudes plusieurs fois par année.»

Données massives, croissance intensive

Une récente étude de PwC indique que l’intelligence artificielle fera croître le PIB mondial de 14% d’ici 2030, ce qui représente un gain de 15,7 billions de dollars. Selon le ministre Bains, la classe politique doit agir dès maintenant pour «que le Canada s’assure d’avoir sa part du gâteau».

 

L’avantage économique de l’apprentissage continu

Le ministre Bains avance que l’anxiété ressentie par plusieurs face à l’automatisation, aux progrès en apprentissage machine et à d’autres technologies résulte d’un manque de confiance.

«Les gens veulent savoir si leurs emplois seront déplacés, s’ils ont les bonnes aptitudes et quels sont les débouchés économiques», dit-il, soulignant au passage le devoir des gouvernements de mettre sur pied des programmes de bourses et de prêts sans intérêt pour aider les travailleurs à se réoutiller pour faire face à la révolution industrielle numérique.

De toute façon, ce n’est pas comme s’ils avaient le choix. La demande pour des aptitudes en lien avec le numérique prend de l’ampleur dans toutes les économies. La Brookings Institution publiait récemment un rapport démontrant que 62% des nouveaux emplois aux États-Unis depuis 2010 exigeaient un niveau de connaissances numériques allant d’intermédiaire à avancé.

«Ceci se produit de deux façons, explique Sean Mullin du Brookfield Institute for Innovation + Entrepreneurship. [Les entreprises] embauchent davantage d’employés ayant des connaissances en programmation, tandis que les emplois déjà existants intègrent désormais de plus en plus d’éléments numériques.»

La révolution de la requalification

Après la publication de rapports selon lesquels 1,4 million d’emplois aux États-Unis seront affectés par la technologie d’ici 2026 (desquels 57% sont détenus par des femmes), le Forum économique mondial a dévoilé le projet Closing the Skills Gap, une plateforme qui permet aux décideurs des secteurs public et privé de collaborer en vue d’une réforme de l’éducation. Le projet vise à rejoindre 10 millions de personnes.

Si les emplois d’aujourd’hui sont bouleversés par le numérique une à deux fois par décennie, ajoute-t-il, «cela affecte des gens au beau milieu de leur carrière. On doit s’assurer qu’ils demeurent employables et qu’ils acquièrent les connaissances auxquelles ils n’ont pas eu accès lorsqu’ils étaient à l’école. C’est un tout autre défi.»

«Dans une perspective sociale, nous devons tenir compte de plusieurs éléments: nos employeurs, la responsabilité individuelle des travailleurs, celle des institutions d’enseignement, les politiques… il faut créer un système d’éducation qui soit au service des travailleurs toute leur vie.»

Le professeur Yoshua Bengio, cofondateur d’Element AI et directeur du Montreal Institute for Learning Algorithms, partage cette analyse. «Nous devrons repenser notre filet social et notre système d’éducation pour pouvoir outiller les travailleurs, peu importe leur âge», dit-il.

 

La doctrine de la porte ouverte

Le Canada s’est également démarqué dans sa façon d’envisager l’avenir du travail avec ses politiques d’immigration qui «connectent les personnes sans emploi aux emplois sans personnes», ajoute Yoshua.

«Si une firme d’intelligence artificielle souhaite croître, mais a besoin d’employés qualifiés, on peut faire venir les bonnes personnes au Canada en deux semaines, explique-t-il. D’autres pays érigent des murs alors que nous, on ouvre des portes. [Notre stratégie] nous permet de mettre nos forces à profit et de tirer avantage de notre diversité.»

Selon lui, c’est précisément ce qui permet au Canada d’être concurrentiel sur l’échiquier mondial de l’IA.

Quelques mots sur le bassin de talents en technologie

Jean-François Gagné, cofondateur et PDG d’Element AI, affirme que son entreprise emploie 320 personnes provenant de 23 pays, et qui parlent un total de 29 langues. Leur capacité à embaucher les professionnels dont elle a besoin pour développer ses algorithmes, logiciels et bases de données repose sur les programmes canadiens d’immigration et sur une harmonisation dans l’ensemble de l’industrie. La leçon à retenir? Pour attirer les meilleurs talents, les villes, pays et entreprises doivent se montrer propices aux affaires et être capables de réagir vite pour accueillir les experts d’ailleurs.

L’envers de la médaille, c’est l’exode des cerveaux provenant des start-ups et du monde académique vers les grandes entreprises. «Les meilleurs chercheurs en IA sont séduits par les géants technologiques, et c’est un problème quand leur savoir ne bénéficie plus à l’enseignement», explique Steven Kuyan, associé aux NYU Tandon Future Labs. Le professeur Bengio ajoute qu’il «faut préserver la neutralité des chercheurs. Nous sommes loin d’avoir résolu toutes les questions relatives à l’IA.»

 

L’avenir du travail doit bénéficier au plus grand nombre

La classe politique peut se tourner vers l’histoire de la mondialisation et des accords de libre-échange pour en tirer des leçons et les appliquer au cas de l’IA. Les avancées doivent se faire au bénéfice de la majorité, sans quoi il y aura résistance (par exemple, la montée du populisme et les attitudes négatives face aux technologies et à l’automatisation).

Plusieurs nous mettent en garde contre le risque de polarisation socioéconomique – entre ceux qui disposent de la technologie et des connaissances, et ceux pour qui ce n’est pas le cas – et de polarisation géographique.

Les politiciens s’entendent pour dire que le Canada doit inclure davantage les communautés des régions rurales et éloignées. «Nous ne pouvons pas nous permettre que les communautés autochtones ou que les femmes accusent encore plus de retard», a déclaré le ministre Bains. «Seulement 20% des emplois en sciences, en technologies, en génie et en mathématiques sont occupés par des femmes. Nous devons nous montrer plus conscients dans notre façon d’adopter les technologies.»

 

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Cet article est tiré du volume 4 des Notes de C2 Montréal, Collisions transformatives, à venir cet automne à c2m.tl/minutes2018.

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