Entrepreneuriat autochtone: les choses se passent

Équipe éditoriale C2
Présenté par la CDEPNQL

«Ça va quand même très bien!» déclare Ken Rock à l’autre bout du fil. Directeur général de la Société de Développement économique d’Uashat Mak Mani-Utenam depuis cinq ans déjà, M. Rock a remarqué un certain boom de l’activité économique depuis deux ans au sein de la communauté innue située près de Sept-Îles: «Il y a une soixantaine d’entreprises qui opèrent actuellement dans la communauté, à tous les niveaux: entreprises de services, construction, dépanneurs. Et je le constate aussi à travers la charge de travail de l’agent de développement économique qui travaille avec nous à la SDEUM. C’est surtout lui qui est en contact direct avec tous les nouveaux promoteurs, ceux qui veulent démarrer des entreprises. Et il est débordé.»

L’économie autochtone est en voie de s’épanouir d’une manière jamais vue au Québec, portée par une nouvelle génération ambitieuse et créative ainsi que par une ouverture de plus en plus grande de la part des entreprises et communautés d’affaires allochtones.

 Les entrepreneurs autochtones doivent cependant encore faire face à certains défis systémiques qui ralentissent cet essor, minent l’enthousiasme et, ultimement, privent les Premières Nations et les Québécois d’un apport prometteur à l’économie de la province.

 

Une loi lourde et archaïque

La loi sur les Indiens, introduite en 1876, «permet au gouvernement canadien d’administrer le statut “d’Indiens”, les gouvernements locaux des Premières Nations ainsi que la gestion des terres de réserve et des fonds communautaires.» Archaïque et lourde, la loi comporte plusieurs éléments qui empêchent les Premières Nations d’atteindre l’autodétermination. Pour les entrepreneurs autochtones, l’article 89 de la loi représente un frein majeur au développement économique de leur communauté. En effet, selon cet article, «un Autochtone ne peut pas hypothéquer la maison qu’il habite, car les membres des Premières Nations sont privés du droit de propriété sur les réserves.» Il est donc plus difficile d’obtenir du financement pour mettre sur pied une entreprise.

À cela s’ajoute le fait que les communautés autochtones ne jouissent pas d’un grand patrimoine financier. «Souvent, les gens qui veulent démarrer une entreprise vont utiliser ce qu’on appelle le “love money”, un prêt ou un don de la famille pour aider leurs enfants à démarrer leur entreprise. Ça c’est plus rare dans les communautés.», explique Mickel Robertson, directeur général de la Commission de développement économique des Premières Nations du Québec et du Labrador.

Certaines solutions existent pour tenter de contourner cet obstacle, mais elles ne sont pas toutes viables. «Ce qu’on me conseille», dit Ken Rock, «c’est de mettre en place un fonds d’investissement qui viendrait compenser les effets de la loi, mais ce que les experts nous disent à ce sujet, c’est qu’à partir du moment ou un promoteur met son argent personnel dans un projet, il va faire beaucoup plus d’efforts pour que son projet réussisse. Donc, si on compense l’exigence de la mise de fonds à travers un fonds d’investissement, cela pourrait affecter les chances de succès d’une entreprise.»

 

Des ressources d’accompagnement plus diversifiées

Du côté des entrepreneurs autochtones résidant à l’extérieur des communautés, il existe un manque de ressources d’accompagnement qui constitue un obstacle au développement de leurs entreprises. «Les gens qui ont vécu une bonne partie de leur vie en communauté ne se reconnaissent pas dans les services offerts actuellement à l’extérieur des communautés. Et les services opérés par des organisations comme la nôtre, destinés aux autochtones et culturellement adaptés, sont rares», raconte Mickel Roberston. «Et je ne parle pas juste du soutien technique. Les entrepreneurs autochtones ont droit à toutes sortes de subventions qui leur sont destinées, mais aussi aux subventions offertes à tous les entrepreneurs. Donc ça peut être difficile pour eux de se démêler dans tout ça», ajoute-t-il.

 

Le manque de formation: l’œuf ou la poule

Un autre frein important au développement de l’entrepreneuriat autochtone est le manque de formation des entrepreneurs. C’est qu’au-delà de la vision et de la volonté, il faut avoir les outils nécessaires non seulement pour réaliser son projet, mais aussi pour le gérer efficacement. «C’est un problème», affirme Mickel Robertson. «Il n’y a pas assez de main d’œuvre formée. Souvent c’est un peu l’œuf ou la poule. Les gens se forment parce qu’il y a des opportunités économiques. S’il n’y a pas d’opportunités économiques, les gens ont moins tendance à se former.»

Les organismes de soutien aux entrepreneurs autochtones travaillent très fort pour créer des ressources en formation destinées aux jeunes des Premières Nations. D’ailleurs, une initiative avec HEC Montréal et divers représentants des Premières Nations est actuellement en train de voir le jour. Ken Rock s’y est impliqué: «On essaie de mettre en place une école des dirigeants pour les Premières Nations au Québec et où il y aurait des formations pour les entrepreneurs autochtones qui voudraient se lancer en affaires, afin de les aider, leur donner plus de compétences, de connaissances en gestion, etc. C’est un défi intéressant que de s’assurer que ceux qui veulent démarrer une entreprise aient les capacités nécessaires pour les opérer.»

 

Des partenariats aux multiples avantages

En plus des initiatives collaboratives, la voie des partenariats entre entreprises allochtones et autochtones représente une multitude d’avantages pour les deux parties. Afin de favoriser la création de partenariats d’affaires et de contribuer à l’essor économique de la région, la Chambre de commerce de Sept-Îles a récemment été rebaptisée «Chambre de Commerce de Sept-Îles–Uashat mak Mani-utenam», envoyant ainsi un message d’unification et de collaboration. «Les promoteurs innus bénéficient d’un transfert de connaissances. Ils apprennent à travers ces partenariats et développent encore plus leur expertise», explique Ken Rock.

Il semblerait qu’il y ait également une volonté de rapprochement de la part des chambres de commerce en général, notamment de la part de la Fédération des chambres de commerce du Québec. «Il y a une volonté d’amener plus de saveur des Premières Nations dans les chambres de commerce locales», affirme Mickel Robertson. «Les rapprochements sont en cours et on organise un événement les 25 et 26 novembre prochains sur ce thème-là: rapprocher les communautés d’affaires autochtones, parce qu’on trouve que ça travaille encore un peu trop en silos. Et on croit que ce serait au bénéfice des deux groupes.»

Lorsqu’on lui demande ce qu’il faut absolument considérer lors d’un partenariat avec une entreprise autochtone, M. Robertson répond: «Le respect, l’écoute, l’ouverture, laisser de côté les préjugés. Arrêter de penser qu’on sait déjà et accepter d’apprendre de l’autre. C’est une question humaine. Il faut avoir la générosité d’aider les Premières Nations à développer leur expertise. Les Premières Nations ont été exclues assez longtemps du développement de leur territoire, surtout en matière d’exploitation des ressources naturelles. C’est important qu’elles cessent d’être spectatrices, mais pour ça il faut qu’elles construisent leur expertise pour faire partie de ceux qui développent et bâtissent. Et ça, malheureusement, ça ne s’apprend pas à l’école, ça s’apprend en le faisant. C’est pour ça que c’est important d’avoir un bon partenaire respectueux qui a le désir de construire un partenariat gagnant-gagnant et honnête.»

  

Une nouvelle génération porteuse d’espoir

L’optimisme que l’on constate actuellement chez les acteurs de l’économie autochtone est entre autres porté par une nouvelle génération d’entrepreneur.e.s qui ont de grandes idées et beaucoup d’énergie et de détermination. «On voit que les jeunes s’intéressent à l’entrepreneuriat», affirme Ken Rock. «Il y a plusieurs modèles de réussite entrepreneuriale dans la communauté aussi, donc je crois que ça motive les jeunes entrepreneurs.» L’entreprise Shetush Électrique, située dans la communauté de Uashat mak Mani-utenam est un bon exemple de réussite et de longévité. Fondée il y a une vingtaine d’années, l’entreprise familiale a développé une expertise dans les secteurs résidentiels, commerciaux, institutionnels et industriels et se retrouve aujourd’hui en demande auprès de ces secteurs.

«Ils sont plus formés que les générations précédentes, mais les programmes qui leur sont destinés ne sont pas nécessairement adaptés à leurs objectifs», ajoute pour sa part Mickel Robertson. «La plupart du soutien à l’entrepreneuriat autochtone (comme les subventions) est plus orienté vers l’acquisition de machinerie, alors que les jeunes veulent se diriger dans des secteurs moins traditionnels. Les jeunes innovent et sont prêts à explorer, sortir des sentiers battus. Ils ont besoin de programmes plus adaptés vers les nouvelles technologies, par exemple, du microcrédit: plusieurs veulent commencer petit et construire graduellement.»

Et même s’ils voient grand, ces jeunes savent honorer leur histoire et leur patrimoine.

«Ils sont très fiers et attachés à leur culture», raconte M. Robertson. «C’est important pour eux de redonner à leur communauté. Ils n’ont plus de honte, au contraire. Ils sont dynamiques, inspirants et plus formés. Un bel enthousiasme pour l’entrepreneuriat. Je suis assez optimiste pour l’avenir de cette génération. C’est un peu un chantier générationnel, l’entrepreneuriat autochtone. On a une belle relève pour porter ça.»

Cette année, la programmation de C2 Montréal promet de nombreuses conversations inspirantes sur les réalités des Premières Nations au Québec. 

Parmi celles-ci, la conférence de Ghislain Picard, Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Réimaginer l’économie canadienne à travers le prisme des entreprises autochtones, qui se tiendra le 19 octobre, est à ne pas manquer!