L’ère de la multitude – L’essai

Le thème de C2 Montréal 2016 explore la manière dont les « quelques uns » ont cédé le pas à « la multitude ». Nous nous sommes arrêtés sur ce thème après plusieurs séries de discussions (très) animées au sein de notre équipe. Le processus a été plus ardu que prévu. L’an dernier, le thème et les bons mots pour l’exprimer se sont imposés d’eux-mêmes, comme s’ils nous avaient été soufflés par le vent. Pas cette fois.

Cette fois, le processus de délimitation des questions les plus pertinentes pour C2 Montréal a requis la participation, justement, de la multitude. Le côté ironique de la chose ne m’est apparu qu’après-coup : le processus lui-même était devenu notre thème. Nous avons collaboré, nous avons débattu, nous avons puisé de l’inspiration dans des sources parfois improbables et, finalement, nous avons trouvé la réponse que nous cherchions.

Au cœur de notre raisonnement se trouvait une intuition : le monde des affaires est toujours plus fragmenté et décentralisé, cette mutation ouvre la porte à une foule de possibilités, et nous nous situons à un point pivot vers une approche plus collective.

L’ère de la multitude annonce un temps où celui qui se trouve au sommet n’a pas nécessairement toutes les cartes dans son jeu; où petit peut devenir grand en quelques jours seulement; et où chacun peut faire entendre sa voix. Cette nouvelle donne nous appelle à revoir notre manière de communiquer, d’apprendre, de travailler, de bâtir et de collaborer.

L’avenir de la communication

Certaines vedettes YouTube ont de plus grandes cotes d’écoute que les émissions de télévision les plus écoutées. Cara Delevingne rejoint 22 millions de personnes sur Instagram chaque jour, soit 22 fois le lectorat du New York Times. Qu’est-ce qu’un média, si chacun en est un?

À l’ère du contenu à interruption, les entreprises tendent à se ruer sur les applications, les vidéos de six secondes et les stories Snapchat. Mais les magazines spécialisés en format papier continuent d’avoir du succès, et Lena Dunham, l’incarnation même de la coolitude version 29 ans, envoie de longues infolettres par courriel.

Au cœur de cette nouvelle réalité, comment comptez-vous atteindre et mobiliser un auditoire qui ne cesse de se disperser?

L’avenir de l’éducation

Nos vies ne sont désormais plus soumises à des cloisonnements étanches séparant le temps consacré à l’apprentissage (l’école), le temps consacré au travail (la carrière) et le temps consacré aux loisirs (la retraite). Quand les plus célèbres milliardaires sont des décrocheurs, la valeur d’une éducation ne se mesure plus uniquement au prestige de l’université qui l’a dispensée.

Nos structures organisationnelles doivent s’adapter de manière à ce que l’apprentissage en continu devienne un élément intrinsèque de notre expérience de travail quotidienne, et non pas une activité optionnelle à chaque troisième mardi du mois.

Comment arriver à nous considérer comme des apprentis, toute notre vie durant? De qui apprendrons-nous, et qui bénéficiera de nos propres apprentissages?

L’avenir du travail

Vos futurs employés ne viendront pas éternellement cogner à votre porte à vingt-quatre ans, les yeux étincelants, rêvant d’un emploi à vie et de gravir les échelons comme un alpiniste déterminé. La fin des fonds de pension dorés affecte le désir de la jeune génération à s’embarquer pour une décennie, et encore moins pour la vie. Pourquoi y serait-elle tenue, alors qu’elle a le loisir de butiner d’un emploi à l’autre, cumulant au passage connaissances, expérience et précieuses relations d’affaires ?

Le concept même de main-d’œuvre est appelé à devenir plus flexible. Le terme « pigiste » pourrait bien devenir l’un des titres professionnels les plus communs en Amérique du Nord. En parallèle, nous sommes témoins d’une mutation démographique majeure, une première dans l’histoire de notre espèce : l’arrivée d’une génération officiellement âgée, mais dans les faits toujours jeune, en santé et active, qui bouleversera le marché, que ce soit en tant que nouvelle base de consommateurs ou comme main‑d’œuvre non conventionnelle.

Nous devons nous demander comment intégrer la main-d’œuvre non conventionnelle dans notre culture de travail, qu’il s’agisse de l’artiste qui doit travailler pour vivre, mais qui consacre une journée par semaine à son oeuvre, ou encore de cette génie de la finance semi-retraitée qui compte passer trois mois en Malaysie cet hiver. Rien ne sert d’y résister, nous devons nous adapter à l’économie du travail ponctuel (gig economy). Plutôt que de s’attendre à ce que la multitude s’adapte aux besoins de quelques décideurs, c’est à nous de restructurer nos organisations de manière à encourager la multitude des parcours.

Le développement de la robotique et de l’intelligence artificielle ne fera que complexifier davantage la question. Les machines feront-elles le travail à notre place? Apprendront-elles à notre place? Comment redéfinirons-nous notre main-d’œuvre lorsque les drones en feront partie? Comment nous assurer que l’intelligence artificielle nous permette d’en faire plus, sans pour autant rendre notre présence obsolète?

L’avenir de la création et de la fabrication

La prolifération des imprimantes 3D, des fab labs, des cours de programmation et des centres de partage de quincaillerie place de plus en plus le pouvoir de fabriquer entre les mains de la multitude. Il est désormais relativement facile de produire un prototype, chose jusqu’à récemment réservée aux laboratoires de R&D de la grande entreprise. Les connaissances informatiques et techniques se démocratisent. Ce phénomène réduit les barrières à l’entrepreneuriat et, du même coup, donne naissance à une nouvelle génération d’innovateurs.

Le modèle d’affaires lui-même – ou du moins, sa séquence de base – est en voie d’être revu du tout au tout. De nos jours, on peut se créer un auditoire d’abord, et ensuite se demander quel produit ou service offrir pour le monétiser. Il est possible d’obtenir du financement à partir d’un simple concept (et d’une simple mais solide vidéo de présentation), avant même d’avoir créé un prototype de produit. Et pourquoi se soucier de faire des études de marché quand on peut simplement produire une centaine de prototypes dans le fab lab le plus proche, enclencher la vente, et s’ajuster à mesure?

Bien que la R&D soit toujours une activité importante dans nombre de grandes entreprises, de plus en plus d’entre elles font aussi appel à des sources externes pour innover. Lorsqu’une entreprise comme Google investit dans un incubateur, elle s’achète surtout un premier droit de regard sur les innovations technologiques qui en résultent, tout en réduisant le risque et les coûts. C’est parier sur la multitude, puis piger pour choisir les « quelques-uns ».

Et vous, où magasinez-vous votre R&D ?

L’avenir de la collaboration

Vous vous souvenez de Napster ? C’était en 2004.

Lorsque la révolution numérique a frappé l’industrie de la musique, nous avions peine à imaginer que l’industrie du cinéma serait touchée à son tour. La possibilité de télécharger des films en HD ne semblait qu’utopique et lointaine. Seuls les plus visionnaires d’entre nous auraient pu imaginer que cette tendence enfle tant et si bien quelle perturbe jusqu’à l’industrie du taxi et le secteur hôtelier, ouvrant la porte à l’uberisation d’à peu près tout.

L’économie du partage perturbe toutes les industries, les unes après les autres; si la vôtre n’a pas encore été touchée, il ne s’agit pas de savoir si, mais bien quand, elle le sera. Serez-vous de ceux qui résistent à ce changement, ou de ceux qui le provoquent?

Organiser une vente-débarras, dormir quelques soirs sur le canapé de l’ami d’un ami, faire du covoiturage, vendre des objets d’art et d’artisanat à une exposition locale, financer un voyage scolaire en vendant du chocolat : ces comportements collaboratifs ne datent pas d’hier. Les plateformes en ligne telles qu’Ebay, Amazon, Airbnb, Uber, Lyft, Etsy et Kickstarter ont simplement donné un nouveau souffle et une portée mondiale à des comportements intrinsèques à notre nature.

Les êtres humains collaborent. Nous sommes des animaux de groupe. Nous observons le comportement de chacun et apprenons les uns des autres. Nous mettons nos ressources en commun pour devenir plus forts. Nous nous soutenons dans les périodes plus difficiles. Nous unissons nos forces pour construire et grandir.

L’éthos collaboratif de l’économie de partage devrait vous inspirer à réorienter votre réflexion de top down, où l’individu au sommet de la hiérarchie décide de tout, à bottom up, où les idées remontent de la base. Une hiérarchie plus horizontale donnera à votre équipe un réel droit de parole. Ouvrir vos portes à vos clients vous permettra de co-créer ensemble un produit plus solide. Développer des liens avec vos compétiteurs fera d’eux vos meilleurs alliés.

Si vous réussissez, vous pourrez avoir accès à quelque chose de rare et de puissant : une plateforme plusieurs-à-plusieurs, un réel écosystème au sein duquel une multitude de mains et d’esprits unissent leurs forces pour exécuter le travail créatif qui fera avancer le monde des affaires.

En écrivant ce texte au lendemain des attentats de Paris, quelques jours avant la COP 21 et alors que la crise des migrants ne cesse de s’intensifier, je ne peux que croire en l’esprit collaboratif grandissant de notre monde des affaires et en l’espoir qu’il évoque. De plus en plus d’entreprises adopent l’idéalisme comme valeur corporative importante; un nombre grandissant d’entre elles font partie de mouvements tels que B Corp, B Team ou Conscious Capitalism, et travaillent avec la conviction que la poursuite du bien commun et la préoccupation environnementale mèneront ultimement à plus de succès en affaires.

Quand nous avons découvert le crowdsourcing, nous croyions que c’était une façon d’amener une multitude de personnes à générer des tonnes d’idées; par la suite, c’est devenu un moyen d’aller chercher du financement auprès d’une multitude de personnes. Aujourd’hui, nous réalisons que c’est une façon de faire à peu près tout, de la création de contenus au design d’objets, jusqu’à l’élaboration de jeux collaboratifs en ligne visant à résoudre des problématiques médicales complexes.

Bienvenue à l’ère de la multitude. J’espère que vous vous y plairez.

 

 

Conférenciers

Vidéos

Blog