Une stratégie de relance féministe: pour un retour des femmes sur le marché du travail

Megan Dolski

Anjum Sultana, co-autrice et directrice des opérations pour A Feminist Economic Recovery Plan for Canada.

Crédit photo: Maria A. Vassiliou

 

Un des nombreux effets négatifs de la pandémie est qu’elle a fait reculer le paysage économique à une époque antérieure aux plus importantes avancées pour les droits des femmes. La présence des femmes sur le marché du travail a tellement diminué qu’on a rien vu de tel depuis les années 80. De plus, la RBC rapporte que les Canadiennes issues de la génération Z représentent seulement 2,5 % de la force de travail, mais 17 % des pertes d’emplois.

Ces statistiques inquiètent beaucoup Anjum Sultana, directrice des politiques publiques et des communications stratégiques chez YMCA Canada.

«Il s’agit d’un enjeu de genre, d’un enjeu racial et c’est aussi un enjeu générationnel,» affirme-t-elle à C2. Il était clair pour elle au printemps dernier que la relance économique nécessiterait une toute nouvelle stratégie.

Sultana a co-écrit l’ouvrage A Feminist Economic Recovery Plan for Canada avec Carmina Ravanera, chercheuse associée à l’Institute of Gender and Economy de l’université de Toronto. Il s’agit d’un guide s’adressant aux décideurs politiques, le premier guide de ce genre, axé sur l’angle national de la relance économique.

Il est rempli d’idées progressistes que les entreprises peuvent elles aussi mettre à profit. En voici quelques-unes.

 

Prendre soin de celles qui prennent soin…

Depuis le début de la pandémie, les femmes ont été 12 fois plus nombreuses que les hommes à quitter le marché du travail pour prendre soin de leurs enfants. Alors que A Feminist Economic Recovery Plan suggère que le Canada alloue 1 % de son PIB pour financer les services de garde et d’éducation à la petite enfance, Sultana affirme que les entreprises peuvent elles aussi faire leur part. Par exemple, elles peuvent offrir un service de garde sur place ou encore s’associer avec d’autres entreprises pour offrir des services de garde accessibles à leurs employés. De plus, elles devraient s’assurer que leurs politiques reconnaissent que les parents et conjoints peuvent s’identifier à une diversité de genres.

 

… et prendre soin de l’économie domestique aussi

Armine Yalnizyan, économiste canadienne, affirme elle aussi qu’il n’y a pas de hasard dans le fait que 10 fois plus de femmes que d’hommes de vingt ans et plus ont quitté le marché du travail de façon permanente.

«Il semblerait que le plan A et le plan B de la plupart des provinces (qui gèrent leurs systèmes d’éducation et de services de garde) soit de laisser les femmes à elles-mêmes, les faisant du même coup travailler encore plus dans des emplois rémunérés et non-rémunérés,» écrivait-elle dans The Globe and Mail.

«Est-ce que cela vous satisfait? Et par “vous”, je ne veux pas seulement dire les femmes. L’absence de femmes sur le marché du travail signifie une baisse du pouvoir d’achat et moins de profit pour tous.»

Le secteur des services de garde et des soins de santé, en plus de soutenir le marché du travail, est un immense générateur d’emplois et de revenus et dont l’empreinte économique est comparable à celle du secteur de l’immobilier. Et en tenant compte du vieillissement de la population, c’est un secteur qui va continuer de croître.

Selon le rapport britannique A Care-Led Recovery, investir 2 % du PIB dans ces secteurs génèrerait trois avantages: une réduction de 4 % de l’écart hommes-femmes sur le marché du travail, une hausse de 5 % du taux d’emploi ainsi que la création de deux millions d’emplois durables.

Source: The Globe and Mail

Yalnizan affirme que si on investit dès maintenant dans les services de garde et les soins de santé, tout le monde y gagne: de nouveaux emplois sont créés, les aidants non-rémunérés peuvent retourner sur le marché du travail et le secteur lui-même pourra croître et se développer.

Cependant, l’argument le plus important pour investir dans le secteur des soins est sans doute le taux de mortalité alarmant chez les aînés. En effet, 4 décès liés à la COVID-19 sur 5 sont associés aux centres d’hébergement et de soins pour aînés, des institutions qui sont notoirement sous-financées.

 

À VOIR: Armine Yalnizyan est la première à avoir proposé l’expression «she-cession» («récession au féminin» en français). Elle s’explique dans cette entrevue avec le magazine Bloomberg.

 

Réévaluer les stratégies de recrutement

Les entreprises cherchent à embaucher, alors que plusieurs OBNL travaillent à ramener les femmes sur le marché du travail. Sultana y voit là une occasion pour les secteurs privés et communautaires de s’allier afin de développer des programmes de reconversion professionnelle et d’acquisitions de talents.

Ainsi, en offrant la formation ainsi qu’un service de garde, les entreprises deviendraient ainsi réellement accessibles pour toutes les femmes.

 

Fournir des congés de maladie payés

Alors que le gouvernement fédéral tarde à répondre à l’appel des autrices de Feminist Economic Recovery Plan for Canada sur la légifération d’une période de 14 congés de maladie payés pour tous les travailleurs (les lois varient énormément d’une province à l’autre), les entreprises, elles, peuvent déjà faire leur part.

Lorsqu’ils n’ont pas droit à des congés de maladie payés, les travailleurs sont forcés de choisir entre leurs finances et leur santé (et celle de leur famille). C’est une situation dangereuse qui pourrait être évitée, et qui touche les travailleurs essentiels (qui sont en majorité des femmes).

 

Ne pas ignorer les effets collatéraux de la pandémie

La pandémie a mis en lumière des enjeux systémiques présents depuis trop longtemps et qu’on ne peut plus se permettre d’ignorer. Les crimes haineux et la violence faite aux femmes ont fortement augmenté tant au Canada qu’ailleurs dans le monde. Et c’est sans compter la détérioration de la santé mentale de la population.

Encore une fois, ce sont les femmes et les groupes marginalisés qui ont été le plus durement affectés par ces problématiques.

Source: Oxfam Canada, 2020

Source: The New York Times

Sultana propose que les entreprises et les institutions collectent des données désagrégées afin de mieux comprendre et d’agir pour éliminer ces inégalités. Il s’agit selon elle d’une initiative importante étant donné que le portrait canadien des employés hauts placés ne reflète pas celui de la population. D’ici là, Sultana suggère aux gestionnaires de faire un suivi régulier auprès de leur équipe et d’accorder à ceux et celles qui le demandent des congés «santé mentale» sans poser de questions.

 

Un dernier mot sur la relance féministe

Il ne s’agit plus seulement de changer notre approche. Sultana affirme qu’il nous faut repenser nos façons de mesurer succès et réussite.

«Mesurons notre succès selon le taux d’inégalité salariale,» propose-t-elle. «Examinons les emplois qui reprennent : sont-ils convenables? À temps complet? Avec quels bénéfices? La violence faite aux femmes a-t-elle diminué? Le taux d’itinérance a-t-il diminué? Voilà les changements que j’aimerais voir s’opérer.»

 

 

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